Philosophie du monde quotidien (2)

Publié le par Jahman

Heidegger distingue cinq manières d’être inauthentique de la quotidienneté qui sont directement attachées à la relation entretenue avec ce « On quotidien », au rapport à l’Autre anonyme, à l’individu impersonnel :

1.      Le nivellement : Je suis avec les autres dans le quotidien sous la forme d’un nivellement, de la négation de la relation Je/Tu. La singularité subjective est niée. Le dasein ne vit pas pour les autres, c’est la coexistence différente dans laquelle le « On » reste toujours différent à l’autre. Le rapport à autrui est une sollicitude, le rapport au monde quotidien, le « On », la relation impersonnelle distante est une sollicitude neutralisée (exemple des relations entre voyageurs dans les transports en commun, bus ou train). Il y a une nécessité de la réserve, la subjectivité est comme auto-limitée, retenue pour ne pas interférer avec chaque Tu, chaque individualité. Le sujet doit être nécessairement indifférent sinon il s’épuiserait sous l’effet des sollicitations singulières. Ce nivellement sert à la constitution de la « neutralité bienveillante », c’est une forme de reconnaissance dans l’indifférence.

Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. Dans le « On », toute personne ressemble à toute autre, il y a comme une sorte de généralité vide (exemple des nouvelles du journal, des faits divers). L’être propre du dasein, le Soi, disparaît dans l’indifférenciation, l’anonymat d’un « On » neutre et sans visage ; les autres s’évanouissent. Il y a une dictature du monde extérieur qui prescrit le mode d’être de la quotidienneté : c’est une règle imposé par la société, le système. (Cf. chapitres 25-27 d’Etre et temps).

La vie quotidienne devient une norme, l’habituel devient le « comme il faut ». Cette transformation cachée (le commun devient une autorité, les mœurs des « braves gens ») à une valeur de prescription, d’obligation. La vie quotidienne devient alors le confortable, la léthargie, la dépendance. Il s’agit d’adopter les convenances et de se conformer au modèle imposé par le « On » sous peine d’exclusion et d’anormalité. Toute activité qui cherche à se défaire de la logique, de l’emprise du quotidien, reflux dans la monde quotidien par la pratique quotidienne elle-même. Il est impossible de s’élever au-dessus du fait que l’on est collé, englué dans la quotidienneté, et comme incapable de s’en détacher (exemple de l’art avec Andy Warhol et le ready-made ® post-modernisme). Il y a une récupération du monde quotidien, du « On », comme une force de gravité ou centripète.

 

2.      la médiocrité, au sens non péjoratif du terme, c’est-à-dire le moyen, la mesure, le juste milieu. Pour les Grecs, la médiocrité a une valeur positive. La médiocrité est une conséquence même du nivellement, l’être moyen, sans singularité, l’individu rationalisé. Le dasein se tient dans la médiocrité. Pour la vie quotidienne, l’exception est condamnable car elle rompt la neutralité nécessaire. La moyenne est le fait d’exister avec les autres dans une communauté qui accepte – et même promeut – cette médiocrité rejette toute exception.

3.      La publicité, au sens de la sphère publique, le lieu ou se tient le « On » quotidien. C’est ce qui est accepté et lisible, visible par tous (le QG de Babylon). La quotidienneté est précisément ce qui est sans mystère. Le « On » rend tout clair, sans interrogation ; il endort l’esprit critique, lucide, il annihile le désir, l’énergie à la racine des créations subjectives, il supprime toute contestation et toute résistance. Tout est évident, comme allant de soi, tout est publiquement donné. La publicité est ce qui obscurcit tout (masque la vérité, voile le réel) car le public refuse la singularité, la subjectivité.

4.      Le déchargement, l’allègement : le quotidien nous décharge du poids de la responsabilité d’être soi. On se trouve dans le confortable, la facilité qui dispense de l’effort d’être soi-même, subjectivement authentique. Le « On » juge, agit, prend les décisions à la place du sujet individuel ; donc, le « On » enlève toute capacité de répondre, d’agir par soi-même, il ôte le désir de la création et de l’initiative, en définitive, la liberté d’être responsable de soi-même, de l’affirmation de sa singularité. Ce déchargement est celui du fonctionnaire. Le dasein se décharge de sa responsabilité dans le « On ». Le « On » lui-même ne peut pas répondre, il est irresponsable ; il ne peut répondre puisqu’il n’est redevable de rien. « Le On c’est personne ». Le « On » n’est pas le « Nous » du fait même de son irresponsabilité, c’est une communauté sans nom. Le « On » est au-delà de l’éthique, il est sans visage, c’est une généralité vide. Il y a une dissimulation des responsabilités derrière le « On ».

5.      Le confort, la complaisance du « On ». Le « On » n’implique aucun engagement. On peut dire que dans la quotidienneté, le l’être, le dasein, se caractérise surtout par le plaisir, l’aisance, la facilité, le confort. La dictature du « On » est accepté du fait de la complaisance qu’il procure. Rien n’est plus facile d’obéir à la quotidienneté puisqu’elle nous décharge de toute responsabilité et nous complait dans le moindre effort, dans le confort. Par là, on se défait de la relation au monde. Le « On » est une existence abstraite, séparée de tout, c’est une existence aisée, confortable.

 

Ces cinq manières d’être sont les modes d’être de l’existence inauthentique du quotidien. Il y a un rapport entre le quotidien et la déchéance. L’être quotidien n’est pas un moins être, ce n’est pas une déflagration d’être. Heidegger fait une interprétation différente de celle de Michel Haar. L’être quotidien est un être entier sur le mode de la médiocrité, du « On ». C’est une possibilité nécessaire du dasein. Il ne peut pas y avoir d’existence totalement séparée du quotidien. Seulement, ce mode d’être recouvre cet être-au-monde qu’est le dasein dans sa forme authentique.

Le quotidien m’empêche d’être autre chose que ce quotidien, il m’empêche toutes les autres possibilités d’existence, de l’être-au-monde. Le quotidien est un danger lorsqu’il est absolu et masque tous les autres modes d’être. La première manifestation du dasein est la quotidienneté, c’est un passage obligé. Le quotidien reste le mode d’être du dasein alors qu’il devrait être un passage traversé par le dasein. La nécessité du quotidien n’est pas un obstacle aux autres modes d’être. Le quotidien déchoit lorsqu’il masque la réalité. Le quotidien nie le mode d’être du dasein, c’est une effectivité qui empêche toute potentialité. Le mode d’être quotidien est fermé car il recouvre et ferme les autres possibilités. L’enfermement est le fait que la quotidienneté, la réalité, empêche de produire d’autres possibilités du fait qu’elle est complaisance. Il y a difficulté de passer d’une réalité bien établie (assurance, habitude) à une possibilité inconnue. En effet, le quotidien est rassurant, d’où la peur de sortir du confortable. Les habitudes emprisonnent et empêchent de réinventer de nouvelles formes d’existence, d’être au monde. Le quotidien est autoritaire car il est réel, c’est un factum, un connu.

 

Heidegger relève trois cas exemplaires du nivellement quotidien : le bavardage, la curiosité et la duplicité.

1.      Le bavardage n’est pas dépréciatif mais c’est un mode d’être positif de la quotidienneté. Le bavardage est le fait que l’expression, la forme, prime sur l’exprimé, le fond, le message lui-même. D’où la confusion et la perte du sens et des valeurs qui caractérisent la société post-moderne. Le bavardage exprime une manière d’être générale qui joue de la répétition. La redite, la palabre, constitue le bavardage. C’est la possibilité de tout comprendre, d’avoir accès à tous les contenus significatifs mais dans l’indifférenciation. C’est une parole qui est fermeture au monde puisqu’elle réprime toute interrogation véritable, tout esprit critique. Les vrais problèmes, les vrais débats sont écartés, occultés par le bavardage qui donne une signification superficielle. (mode d’être de l’émission télévisuelle).

2.      La curiosité est un intérêt désintéressé, sans engagement, sans participation, qui réprime tout questionnement (passivité). La curiosité est une forme de consensualité, de neutralité, de consensus. La curiosité atténue les aspérités du réel, en privilégiant le moindre effort, la complaisance, la facilité (exemple de la T.V .). Le bavardage dissimule la transcendance du langage (relation à l’autre). Le bavardage est sans contenu et ne renvoie qu’à lui-même. Dans le bavardage, il y a une dissimulation de l’essence du langage qui est la transcendance. Cette dissimulation, ce recouvrement est davantage un oubli, une omission qu’une volonté délibérée de tromper, de mentir. Le bavardage est différent de la mauvaise foi (Sartre). La parole ordinaire dissimule le rapport authentique à l’être et au monde. Le bavardage cache la possibilité qu’il puisse y avoir d’autres types de parole. Le voir quotidien n’est pas une attitude de connaissance, ce n’est pas regarder mais il s’agit d’un voir pratique ; le voir quotidien, la curiosité est une vision sans relation à l’objet : voir pour voir – sans compréhension et même sans utilisation (prévoyance, circonspection). C’est un voir autotélique, c’est-à-dire qui a sa fin en lui-même (télos = finalité). L’intérêt ne va pas à la chose en elle-même et pour elle-même mais à la nouveauté, à l’insolite, à l’étrangeté. La curiosité est vide au sens où elle est liée à l’excitation passagère – mais répétitive – pour le nouveau. C’est l’inverse de la reconnaissance de l’originalité, de la singularité. Cette curiosité est proche de la distraction pascalienne car elle est toujours distraite voire agitée par la nouveauté. Curiosité et bavardage s’entretiennent l’un l’autre.

La duplicité indique l’ambivalence de la quotidienneté. La quotidienneté est incapable de se décider en faveur de l’authentique ou de l’inauthentique. Elle constitue le régime de l’équivoque qui permet toutes les interprétations (relativisme généralisé, impossibilité de décider du caractère de vérité, impossibilité de comprendre véritablement). Cela indique l’absence de sincérité réelle du mode d’être quotidien. Il y a équivoque par le résultat de cette abstraction générale qu’entretient le dasein dans le rapport aux autres et au monde. On peut donc parler de tout et de rien, passer de la gravité à la légèreté sans gêner la morale ou l’éthique du dasein. C’est un relativisme, une abstraction généralisée. La duplicité équivoque est donc un refus de s’engager, d’être intéressé, car le dasein n’y est jamais directement impliqué, personnellement touché. Cette duplicité c’est l’espionnage, la curiosité contemporaine. Il s’agit bien d’un refus de s’engager, d’exister réellement dans le rapport à l’autre. On veut connaître autrui sans qu’il nous connaisse.
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Publié dans Le réel

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H
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