Lundi 20 février 2006

Heidegger distingue cinq manières d’être inauthentique de la quotidienneté qui sont directement attachées à la relation entretenue avec ce « On quotidien », au rapport à l’Autre anonyme, à l’individu impersonnel :

1.      Le nivellement : Je suis avec les autres dans le quotidien sous la forme d’un nivellement, de la négation de la relation Je/Tu. La singularité subjective est niée. Le dasein ne vit pas pour les autres, c’est la coexistence différente dans laquelle le « On » reste toujours différent à l’autre. Le rapport à autrui est une sollicitude, le rapport au monde quotidien, le « On », la relation impersonnelle distante est une sollicitude neutralisée (exemple des relations entre voyageurs dans les transports en commun, bus ou train). Il y a une nécessité de la réserve, la subjectivité est comme auto-limitée, retenue pour ne pas interférer avec chaque Tu, chaque individualité. Le sujet doit être nécessairement indifférent sinon il s’épuiserait sous l’effet des sollicitations singulières. Ce nivellement sert à la constitution de la « neutralité bienveillante », c’est une forme de reconnaissance dans l’indifférence.

Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. Dans le « On », toute personne ressemble à toute autre, il y a comme une sorte de généralité vide (exemple des nouvelles du journal, des faits divers). L’être propre du dasein, le Soi, disparaît dans l’indifférenciation, l’anonymat d’un « On » neutre et sans visage ; les autres s’évanouissent. Il y a une dictature du monde extérieur qui prescrit le mode d’être de la quotidienneté : c’est une règle imposé par la société, le système. (Cf. chapitres 25-27 d’Etre et temps).

La vie quotidienne devient une norme, l’habituel devient le « comme il faut ». Cette transformation cachée (le commun devient une autorité, les mœurs des « braves gens ») à une valeur de prescription, d’obligation. La vie quotidienne devient alors le confortable, la léthargie, la dépendance. Il s’agit d’adopter les convenances et de se conformer au modèle imposé par le « On » sous peine d’exclusion et d’anormalité. Toute activité qui cherche à se défaire de la logique, de l’emprise du quotidien, reflux dans la monde quotidien par la pratique quotidienne elle-même. Il est impossible de s’élever au-dessus du fait que l’on est collé, englué dans la quotidienneté, et comme incapable de s’en détacher (exemple de l’art avec Andy Warhol et le ready-made ® post-modernisme). Il y a une récupération du monde quotidien, du « On », comme une force de gravité ou centripète.

 

2.      la médiocrité, au sens non péjoratif du terme, c’est-à-dire le moyen, la mesure, le juste milieu. Pour les Grecs, la médiocrité a une valeur positive. La médiocrité est une conséquence même du nivellement, l’être moyen, sans singularité, l’individu rationalisé. Le dasein se tient dans la médiocrité. Pour la vie quotidienne, l’exception est condamnable car elle rompt la neutralité nécessaire. La moyenne est le fait d’exister avec les autres dans une communauté qui accepte – et même promeut – cette médiocrité rejette toute exception.

3.      La publicité, au sens de la sphère publique, le lieu ou se tient le « On » quotidien. C’est ce qui est accepté et lisible, visible par tous (le QG de Babylon). La quotidienneté est précisément ce qui est sans mystère. Le « On » rend tout clair, sans interrogation ; il endort l’esprit critique, lucide, il annihile le désir, l’énergie à la racine des créations subjectives, il supprime toute contestation et toute résistance. Tout est évident, comme allant de soi, tout est publiquement donné. La publicité est ce qui obscurcit tout (masque la vérité, voile le réel) car le public refuse la singularité, la subjectivité.

4.      Le déchargement, l’allègement : le quotidien nous décharge du poids de la responsabilité d’être soi. On se trouve dans le confortable, la facilité qui dispense de l’effort d’être soi-même, subjectivement authentique. Le « On » juge, agit, prend les décisions à la place du sujet individuel ; donc, le « On » enlève toute capacité de répondre, d’agir par soi-même, il ôte le désir de la création et de l’initiative, en définitive, la liberté d’être responsable de soi-même, de l’affirmation de sa singularité. Ce déchargement est celui du fonctionnaire. Le dasein se décharge de sa responsabilité dans le « On ». Le « On » lui-même ne peut pas répondre, il est irresponsable ; il ne peut répondre puisqu’il n’est redevable de rien. « Le On c’est personne ». Le « On » n’est pas le « Nous » du fait même de son irresponsabilité, c’est une communauté sans nom. Le « On » est au-delà de l’éthique, il est sans visage, c’est une généralité vide. Il y a une dissimulation des responsabilités derrière le « On ».

5.      Le confort, la complaisance du « On ». Le « On » n’implique aucun engagement. On peut dire que dans la quotidienneté, le l’être, le dasein, se caractérise surtout par le plaisir, l’aisance, la facilité, le confort. La dictature du « On » est accepté du fait de la complaisance qu’il procure. Rien n’est plus facile d’obéir à la quotidienneté puisqu’elle nous décharge de toute responsabilité et nous complait dans le moindre effort, dans le confort. Par là, on se défait de la relation au monde. Le « On » est une existence abstraite, séparée de tout, c’est une existence aisée, confortable.

 

Ces cinq manières d’être sont les modes d’être de l’existence inauthentique du quotidien. Il y a un rapport entre le quotidien et la déchéance. L’être quotidien n’est pas un moins être, ce n’est pas une déflagration d’être. Heidegger fait une interprétation différente de celle de Michel Haar. L’être quotidien est un être entier sur le mode de la médiocrité, du « On ». C’est une possibilité nécessaire du dasein. Il ne peut pas y avoir d’existence totalement séparée du quotidien. Seulement, ce mode d’être recouvre cet être-au-monde qu’est le dasein dans sa forme authentique.

Le quotidien m’empêche d’être autre chose que ce quotidien, il m’empêche toutes les autres possibilités d’existence, de l’être-au-monde. Le quotidien est un danger lorsqu’il est absolu et masque tous les autres modes d’être. La première manifestation du dasein est la quotidienneté, c’est un passage obligé. Le quotidien reste le mode d’être du dasein alors qu’il devrait être un passage traversé par le dasein. La nécessité du quotidien n’est pas un obstacle aux autres modes d’être. Le quotidien déchoit lorsqu’il masque la réalité. Le quotidien nie le mode d’être du dasein, c’est une effectivité qui empêche toute potentialité. Le mode d’être quotidien est fermé car il recouvre et ferme les autres possibilités. L’enfermement est le fait que la quotidienneté, la réalité, empêche de produire d’autres possibilités du fait qu’elle est complaisance. Il y a difficulté de passer d’une réalité bien établie (assurance, habitude) à une possibilité inconnue. En effet, le quotidien est rassurant, d’où la peur de sortir du confortable. Les habitudes emprisonnent et empêchent de réinventer de nouvelles formes d’existence, d’être au monde. Le quotidien est autoritaire car il est réel, c’est un factum, un connu.

 

Heidegger relève trois cas exemplaires du nivellement quotidien : le bavardage, la curiosité et la duplicité.

1.      Le bavardage n’est pas dépréciatif mais c’est un mode d’être positif de la quotidienneté. Le bavardage est le fait que l’expression, la forme, prime sur l’exprimé, le fond, le message lui-même. D’où la confusion et la perte du sens et des valeurs qui caractérisent la société post-moderne. Le bavardage exprime une manière d’être générale qui joue de la répétition. La redite, la palabre, constitue le bavardage. C’est la possibilité de tout comprendre, d’avoir accès à tous les contenus significatifs mais dans l’indifférenciation. C’est une parole qui est fermeture au monde puisqu’elle réprime toute interrogation véritable, tout esprit critique. Les vrais problèmes, les vrais débats sont écartés, occultés par le bavardage qui donne une signification superficielle. (mode d’être de l’émission télévisuelle).

2.      La curiosité est un intérêt désintéressé, sans engagement, sans participation, qui réprime tout questionnement (passivité). La curiosité est une forme de consensualité, de neutralité, de consensus. La curiosité atténue les aspérités du réel, en privilégiant le moindre effort, la complaisance, la facilité (exemple de la T.V .). Le bavardage dissimule la transcendance du langage (relation à l’autre). Le bavardage est sans contenu et ne renvoie qu’à lui-même. Dans le bavardage, il y a une dissimulation de l’essence du langage qui est la transcendance. Cette dissimulation, ce recouvrement est davantage un oubli, une omission qu’une volonté délibérée de tromper, de mentir. Le bavardage est différent de la mauvaise foi (Sartre). La parole ordinaire dissimule le rapport authentique à l’être et au monde. Le bavardage cache la possibilité qu’il puisse y avoir d’autres types de parole. Le voir quotidien n’est pas une attitude de connaissance, ce n’est pas regarder mais il s’agit d’un voir pratique ; le voir quotidien, la curiosité est une vision sans relation à l’objet : voir pour voir – sans compréhension et même sans utilisation (prévoyance, circonspection). C’est un voir autotélique, c’est-à-dire qui a sa fin en lui-même (télos = finalité). L’intérêt ne va pas à la chose en elle-même et pour elle-même mais à la nouveauté, à l’insolite, à l’étrangeté. La curiosité est vide au sens où elle est liée à l’excitation passagère – mais répétitive – pour le nouveau. C’est l’inverse de la reconnaissance de l’originalité, de la singularité. Cette curiosité est proche de la distraction pascalienne car elle est toujours distraite voire agitée par la nouveauté. Curiosité et bavardage s’entretiennent l’un l’autre.

La duplicité indique l’ambivalence de la quotidienneté. La quotidienneté est incapable de se décider en faveur de l’authentique ou de l’inauthentique. Elle constitue le régime de l’équivoque qui permet toutes les interprétations (relativisme généralisé, impossibilité de décider du caractère de vérité, impossibilité de comprendre véritablement). Cela indique l’absence de sincérité réelle du mode d’être quotidien. Il y a équivoque par le résultat de cette abstraction générale qu’entretient le dasein dans le rapport aux autres et au monde. On peut donc parler de tout et de rien, passer de la gravité à la légèreté sans gêner la morale ou l’éthique du dasein. C’est un relativisme, une abstraction généralisée. La duplicité équivoque est donc un refus de s’engager, d’être intéressé, car le dasein n’y est jamais directement impliqué, personnellement touché. Cette duplicité c’est l’espionnage, la curiosité contemporaine. Il s’agit bien d’un refus de s’engager, d’exister réellement dans le rapport à l’autre. On veut connaître autrui sans qu’il nous connaisse.
par Jahman publié dans : Le réel
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Lundi 20 février 2006

PHILOSOPHIE DU MONDE QUOTIDIEN

 

 

Le quotidien est toujours un mixte d’absolu et de relatif, de commun et de personnel ; et cet équilibre est nécessaire à l’adaptation.

Le monde quotidien est souple : adaptation mimétique de l’homme à une coutume, à un quotidien. La souplesse du monde quotidien qui permet à l’homme de s’adapter à un nouvel environnement, à une nouvelle situation, à un nouveau mode de vie, est directement liée au maintien de l’équilibre entre le commun et le personnel.

 

Husserl conçoit le monde quotidien comme un monde d’une validité qui est à la fois relative et pratique (survie, adaptation à la vie). Ce monde de la vie quotidienne est historique et relatif. Ce monde quotidien, historique et relatif a pour vocation d’être le fondement de tous les autres mondes. Ce monde pré-scientifique, pré-théorique, pré-linguistique, qu’est la quotidienneté est le fondement de tous les mondes (culturels), notamment du monde scientifique lui-même. Le monde quotidien, relatif, a paradoxalement valeur de fondement. Pour Husserl, toutes les sciences peuvent être ramenées au monde quotidien. Comment la quotidienneté peut-elle avoir valeur de fondement alors qu’elle est elle-même mixte, relative, précaire, fragile, mouvante.

 

Le monde quotidien est le monde de la coutume, il a pour vocation de fonder les mondes scientifiques. Or, ce monde est variable, et prétend fonder les sciences, qui sont, elles, invariables. Le monde quotidien, pré-scientifique et même pré-logique, est lui aussi transformé par les sciences et les techniques.

La science, en tant que théorie, est coupée du quotidien ; mais, en tant que pratique, elle s’insère dans le quotidien. Le monde quotidien est à la fois le premier monde qui donne les conditions de possibilité des sciences, des religions et des arts (sphère de la culture). Ces mondes post-quotidiens (issus du monde quotidien) reviennent, refluent sur le monde quotidien. Le processus de production des sciences, arts et religions rétro-agi sur le monde quotidien qui est le socle, le fondement même de la culture / coutume. Ainsi ce forme une boucle complexe mue par une « force » d’auto-production, des échanges interdépendants qui transforment leur lieu d’origine. Il y a donc transformation du monde quotidien par les mondes artistiques, scientifiques et religieux. Il n’y a donc pas de séparation radicale entre les deux mondes mais simple distinction formelle.

Le monde quotidien est le sol de tous les autres mondes, mais ces derniers sont eux-mêmes à l’intérieur du monde quotidien. Ainsi, le quotidien peut être défini comme un dialogue permanent entre les mondes artistiques, religieux, culturels. Si un seul de ces mondes (celui artistique ou religieux par exemple) prend le dessus et domine de façon absolue et dogmatiques tous les autres mondes, on peut dire que nous sommes dans un système clos, un  monde où il ne se produit plus d’échange, où tout dialogue est rompu. En effet, seul l’échange et le dialogue entre les différents mondes, et le retour incessant au monde quotidien, permet l’ouverture sur l’étrangeté, l’altérité.

Il s’agit de conserver l’ambiguïté, l’ambivalence salvatrice du quotidien qui seule permet la souplesse, l’ouverture. La quotidienneté se distingue des mondes culturels, scientifiques ou religieux et s’en nourrie.

 

 

 

 

Heidegger et la quotidienneté :

 

Ambiguïté de la quotidienneté chez Heidegger : être-au-monde habituel. L’être est toujours un être quotidien mais l’être ne se limite pas à l’être quotidien. La quotidienneté est un passage obligé de l’être. Le dasein est jeté dans le monde, il se perd dans le monde (déchéance). Le dasein, c’est-à-dire le sujet existant, ne peut pas exister s’il n’existe pas quotidiennement. La quotidienneté est donc un passage obligé de l’existence.

On ne peut pas se défaire de la quotidienneté du fait de l’urgence des nécessités vitales.

Cet être au monde quotidien est caractérisé essentiellement par la relation avec les autres (Henri Lefèvre, Critique de la vie quotidienne, L’Arche ; Cf. article de l’encyclopédie Universalis). La critique de la vie quotidienne est la modernité aliénante : c’est la dépendance aux choses, l’omnibulation de l’objet, l’action est dépendante de l’objet (réification) ; il y a compréhension de soi à partir de l’objet extérieur, de l’image, du fétiche ou modèle social (mimétisme). Pour Lefèvre, la quotidienneté est essentiellement un dialogue avec un monde d’objets dont nous sommes dépendants.

Pour Heidegger, le monde quotidien se constitue par la relation à l’autre, la sollicitude. La quotidienneté est la compréhension du « On quotidien », de cette communauté impersonnelle et anonyme que constitue la société contemporaine.
par Jahman publié dans : Le réel
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Lundi 20 février 2006

Heidegger renverse l’ordre traditionnel en disant que le Dasein n’est pas historique parce qu’il s’inscrit dans une histoire universelle mais plutôt du fait de son historicité interne, de sa propre structure historique. C’est dans les modes de temporalisation du Dasein que s’enracine l’historicité, et non pas dans une histoire extérieure, objective, universelle. Heidegger cherche une mesure de temporalité humaine ; cette idée sera prolongée par Ricœur dans Temps et récits. Dilthey trouve la mesure du temps historique dans la génération. Heidegger retourne à Dilthey en reprenant le concept de génération mais en lui attribuant le fondement ontologique de l’être-pour-la-mort. La génération se saisit en tant que telle à partir de l’être-pour-la-mort. Heidegger confère au concept de génération une acception proprement ontologique. L’histoire mondiale est toujours à penser à partir du rapport au monde, de la mondanéité dans lequel le Dasein s’aliène. La distinction entre nature et culture, comprendre et explique, chère à l’école historiciste, n’est plus essentielle. Dans la compréhension du Dasein, seule compte l’ouverture fondamentale. Chez Heidegger, l’explication est enracinée dans une compréhension fondamentale du Dasein. Par là, la compréhension heideggérienne de l’histoire se distingue de l’historicisme de Dilthey, autant que du naturalisme. L’historicisme apparaît comme un relativisme dont la pensée de l’être se démarque dans sa conception de la compréhension de l’histoire. Toutefois, Heidegger s’inspire explicitement de Dilthey en assumant le risque du relativisme. Pour Heidegger, l’historicité de l’homme se fonde – non dans une histoire universelle – mais plutôt sur les modes de synthèses temporelles du Dasein. Ainsi, l’historicité fondamentale du Dasein se fonde dans le temporalité. La référence est le critère intérieur de la temporalité et non le critère extérieur d’une histoire mondiale, universelle, absolue.

 

Critique de la culture

 

Chez Heidegger, la culture est mis en question ; il lui refuse l’auto-constitution de l’homme. La culture apparaît comme le domaine inauthentique de la chute de l’homme dans le monde. La culture nous détourne de l’être fini du Dasein ; elle est un moyen d’échapper à la question fondamentale qui est celle de l’être-pour-la-mort.

 

La constitution fondamentale de l’historicité (p.383)

La notion de présence dans le domaine de l’histoire et de la temporalité correspond à l’inauthenticité. L’inauthenticité signifie qu’on se perd – que l’on oubli notre être le plus propre – dans la présence des objets. De la même manière, on se perd dans un présent historique. Dans les deux cas de l’inauthenticité – temporelle et historique – il y a une présence du monde qui occulte l’être véritable. La possibilité de se détacher, de se libérer vient de l’avenir fini. En se tournant vers le futur on se libère des significations présentes, de nos préoccupations. Dans l’histoire, il est possible également de libérer la signification du présent et du passé des occultations culturelles et traditionnelles. C’est la futurité qui libère la véritable signification du passé et l’on devient, dès lors, capable de répétition (appropriation du passé en vue d’un choix). Au lieu de se perdre dans le présent.

Au niveau de l’histoire, l’être-pour-la-mort apparaît sous la forme d’« envoi-ensemble », c’est-à-dire de destin. Le Dasein partage avec les autres cette communauté de destin – à savoir la possibilité la plus propre, la mort. La communication libère l’être ensemble en vue d’une mort future. La répétition est la délivrance qui se fonde dans la résolution en vue du futur, dans la résolution devançante. Ce que l’homme a en commun avec les autres, ce n’est pas la culture, une histoire passée, une tradition, mais bien au contraire, la finitude. L’existence finie se montre au Dasein dans une lumière qui libère le passé des préoccupations présentes. L’être-pour-la-mort, l’être fini, partage avec le Dasein passé la finitude de l’horizon qui met en commun l’histoire. Dans ce sens, l’analyse du Dasein apparaît comme un outil herméneutique.
par Jahman publié dans : Etude d'un philosophe
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Lundi 20 février 2006

La temporalité de la préoccupation circonspecte

 

La constitution fondamentale du Dasein est le souci qui engage l’ouverture du « là » du Dasein.

Sorge = souci qui engage différentes modalités de la temporalisation.

Besorgen = préoccupation, le souci préoccupé qui revêt différents modes de temporalisation.

 

Implication théorique de la temporalité quotidienne

 

Genèse ontologique du comportement théorique : la théorie n’est pas pensée comme autonome à l’égard de la pratique. Il y a un aspect pragmatique de la théorie chez Heidegger. La genèse de la théorie n’est pensable qu’à partir de notre engagement dans le monde des préoccupations quotidiennes. La théorisation est fondée dans un rapport quotidien avec les choses, les outils.

Le fondement même de la théorie trouve sa possibilité dans la privation, la disparition de la pratique. C’est lorsque la pratique, l’usage de l’outil, est défaillant que l’on commence à théoriser. La théorie traduit en elle-même les préoccupations de la praxis. Le mode d’être de la théorie est dérivé du mode d’être de la préoccupation.

Théorie et vue : dans le rapport à l’outil, la priorité est accordée à la vue. La préoccupation se traduit dans la théorie par le biais de la vue.

Passage de l’outil, de la vue d’ensemble des outils à la théorie scientifique, à l’objectification : l’objectification introduit une thématisation de l’outil en le retirant du rapport « sous-la-main », de son insertion dans un système de préoccupations.

Vorhanden = sous-la-main, outil, maniabilité centrée dans un rapport à l’outil

Zuhanden = à porté de la main, subsistant, présence, quelque chose qui est là (dimension de l’être authentique).

Passage du Zuhanden au Vorhanden, de l’outil circonspect à l’être subsistant. L’outil peut devenir le terme de la recherche et de la détermination scientifique. L’outil peut non seulement recevoir une acception pratique, d’utilité, mais aussi un traitement conceptuel, thématique. Par la thématisation du « sous-la-main », de l’outil, se transforme la place de l’outil à porté de la main, subsistant. Il y a un déplacement d’un lieu concret à un lieu englobant de la spatialité. La thématisation libère l’étant d’un lieu concret en l’objectifiant, en le conceptualisant dans un point de vue théorique.

Heidegger pense le lien entre le lieu spatial et la temporalité. Par la thématisation, il y a un déplacement de lieu mais la structure temporelle demeure la même. Dans le domaine de la théorie, les objets, et non plus les outils, demeurent présentifiés de la même manière que dans le domaine de la pratique. Le mode de temporalisation est identique ; seul change le lieu.

Temporalité spécifique de l’être-au-mode du Dasein quotidien et traduction de cette temporalité propre au niveau de la théorie.

 

La transcendance du monde

 

L’être-au-monde se fonde dans la temporalité ; cette dernière rend possible la transcendance. La transcendance, chez Heidegger, n’est pas celle de Kant ou de Husserl. Il s’agit d’une transcendance ontologique. La transcendance réside dans la possibilité du Dasein de se désengager des préoccupations par rapport au monde et à autrui pour prendre conscience de son être le plus propre. La transcendance réside d’abord dans la prise de distance par rapport aux préoccupations du monde quotidien.

La connaissance ontologique du monde se fonde dans la temporalité. L’existence du Dasein est à l’origine des synthèses des extases, des différents modes de temporalisation. L’extase se tourne vers un horizon ; l’extase est un « en vue de ». Le « vers où » de l’extase est appelé le « schème horizontal ». Le problème de la transcendance est conçu à partir de la synthèse des extases temporelles.

 

Temps de la quotidienneté

 

La quotidienneté est le « comment » du Dasein dans sa vie au jour le jour. La quotidienneté détermine le Dasein même en dehors du On. Il existe une quotidienneté dans toutes les civilisations, même chez les peuples dits « primitifs ». La quotidienneté est le temps du monde, intra-mondain. La structure de la synthèse extatique du On est celle de la quotidienneté. La quotidienneté relève de la présentification qui s’étend à l’infini. Le propre du temps de la quotidienneté est de ne pas cesser. Ce temps possède un dimension incontrôlable. L’existence quotidienne est, dans son fondement, une manière d’être temporellement.

 

Temporalité et historicité

 

Heidegger pense l’histoire dans son rapport à la science, comme thématisation de l’homme. Il s’agit de l’horizon ontologique de l’analyse historique.

L’histoire est pensée comme une dimension temporelle particulière. L’histoire n’est pas une étude du passé mais des deux possibilités de synthèse du temps : le mode inauthentique (présent) et le mode authentique (futur). L’historicité inauthentique revêt la temporalité du On, du temps public.

 

Compréhension pré-ontologique : le Dasein est le monde de ses préoccupations. Le Dasein existe en tant que monde d’engagement. Pour Heidegger, il n’y a pas de dichotomie sujet-objet, intérieur-extérieur. De même, le Dasein est l’histoire, un monde d’engagement historique. C’est parce que le Dasein est en son être une histoire qu’une thématisation de l’histoire du monde, des évènements, devient significative. La cohésion de l’histoire vient du fait d’exister à partir de schèmes extatiques. C’est parce que le Dasein est un être qui temporalise qu’il est possible d’envisager l’engagement dans un monde de préoccupations quotidiennes mais aussi dans un mode historique. « C’est dans l’être du Dasein que se trouve déjà le entre de la naissance et de la mort ». En tant que souci, le Dasein est l’entre-deux. L’unité du Dasein se trouve dans la temporalité. C’est en terme de souci que Heidegger pense la temporalité de l’histoire.

 

Dimension inauthentique de l’histoire : compréhension vulgaire (p.378)

Critique de la tradition historiciste, de la « culture » (Dilthey, Cassirer). Une telle histoire se rapporte à l’homme comme sujet des évènements. A l’inverse, pour Heidegger, c’est parce que le Dasein temporalise qu’il peut avoir une histoire. En ce sens, Heidegger renverse la problématique traditionnelle. Heidegger retourne la question telle qu’elle était posée par la tradition historiciste. C’est l’histoire qui est fondée dans la temporalité et no pas le temps qui relève de l’histoire.

Dans quelle mesure l’histoire a un rapport privilégié avec le passé ? C’est la structure du monde qui est passée. C’est l’historicité du monde comme structure qui est passée. C’est l’usage qu’on fait du monde et des objets qui donne le caractère passé à leur historicité. C’est le monde à l’intérieur duquel les objets subsistants, sous-la-main, étaient encore à l’usage du Dasein qui est passé. C’est donc l’être-au-monde du Dasein, qui peut ou pas engager l’objet dans une structure de préoccupation, qui donne la valeur historique à l’objet. C’est par rapport à cette structure que l’être de l’outil puise son sens. Les objets hors d’usage, qui n’entrent plus dans la structure des préoccupations quotidiennes, possèdent dès lors ce statut passé du monde. C’est donc bien le monde qui est passé, c’est-à-dire la structure des préoccupations et d’usage des objets, d’utilité attribuée à l’être subsistant de l’outil. La fonctionnalité de l’outil dérive du monde, de sa structure de préoccupation. La signification de l’outil dérive de l’historicité du monde.
par Jahman publié dans : Etude d'un philosophe
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Lundi 20 février 2006

Temporalité de l’affection

 

 

La compréhension est toujours à penser liée à l’affection car la compréhension est toujours affectée. Le comprendre est fondé en premier lieu dans l’avenir. L’affection, au contraire, temporalise au niveau du passé. L’affection se fonde primairement dans l’être-été. La question de l’affectivité est abordée à partir de la temporalité de la peur (inauthenticité) et de l’angoisse (authenticité).

  • La peur se révèle comme une affection inauthentique. La peur nous confronte aux préoccupations des choses de ce monde. La peur est toujours la peur de quelque chose qui menace notre possibilité d’être factice par rapport aux choses dont nous nous préoccupons. La peur s’ouvre vers ce qui nous menace dans un contexte quotidien du monde. La temporalité de la peur est une temporalité inauthentique. La peur se rapporte à un objet de préoccupation qui nous détourne de nous-mêmes par l’attente. La peur est renvoyée à un objet et non au Dasein lui-même, dans sa possibilité la plus propre. La confusion devant ce qui nous menace est une forme d’oubli de soi-même. A l’oubli de soi-même dans la peur correspond une présentification confuse de ce qui nous menace, de l’objet-à-côté. La présentification à partir de l’oubli de l’objet qui nous menace se projette dans l’attente. La peur est pensée à partir de l’oubli de la répétition du passé.
  • L’angoisse, au contraire de la peur, nous détourne de la préoccupation quotidienne pour nous ramener à l’étrangeté de nous-mêmes. L’angoisse, au lieu de nous projeter vers, nous ramène à notre possibilité la plus propre. L’angoisse fait disparaître, fait évanouir les choses du monde ambiant. Le monde se retire dans une dimension de non signification. Il y a un néant du monde dans cette perte de signification. C’est par rapport au néant que l’affection se révèle comme angoisse. L’attente préoccupée se confronte au néant. Le Dasein est alors arraché à toute temporalité de l’attente et de la présentification. Il est dès lors impossible que le Dasein rencontre les choses du monde. L’absence de sens du monde révélée par l’angoisse rend impossible au Dasein de se comprendre sur la base de la préoccupation quotidienne. L’insignifiance du monde dévoile l’impossibilité de se projeter vers un pouvoir-être. L’angoisse découvre la nullité du monde. L’angoisse ouvre le Dasein sur sa possibilité la plus propre. Il s’agit donc d’une manière authentique de l’être-été du Dasein. L’angoisse ouvre la possibilité de répétition de la possibilité d’être la plus propre. C’est à partir de l’affectivité de l’angoisse qu’Heidegger pense la possibilité de répétition d’un passé authentique. C’est l’angoisse qui nous donne le sentiment, la tonalité d’une possible décision. La peur trouve sa source dans les choses du monde alors que l’angoisse renvoie toujours le Dasein à lui-même. La peur nous fait perdre dans la confusion des choses du monde alors que l’angoisse est la source d’un recueillement qui permet la répétition du passé le plus propre.

La peur comme l’angoisse se temporalise à partir de l’être-été. Il s’agit d’affections liées au passé. Néanmoins, la peur se rapporte – dans sa temporalisation passée – au présent (inauthenticité) et l’angoisse au futur (authenticité).

 

 

 

Temporalité de la chute ou échéance

 

 

Troisième mode de temporalité, après la compréhension et l’affection, il y a la chute ou l’échéance. L’extase temporelle qui correspond à la chute est la perte dans la présence. L’échéance est l’oubli de soi dans le présent. La chute est pensée à partir de trois moments : le bavardage, la curiosité (Cf. Saint Augustin : désir du nouveau, avidité de nouveauté) et l’équivoque.

La chute est pensée par rapport à la curiosité, à partir de ce qui est présent, c’est-à-dire visible. En effet, la curiosité se rapporte à ce qui est visible ; elle privilégie la vue. L’avidité de nouveauté signifie, dans sa dimension temporelle, une attente ; l’avidité cherche à se confronter à ce qui est vue et attendue dans le présent. La superficialité de l’avidité évacue le futur au profit du présent. La présentification de l’attente éloigne le Dasein de sa possibilité d’être authentique. La curiosité présentifie l’objet vu. La curiosité est ici une distraction hors de toute instant de recueillement sur l’être le plus propre. La curiosité est une attente qui est recouverte par le présent. La temporalité de la chute trouve dans la curiosité la manière d’être inauthentique du Dasein.

 

 

 

Aux trois éléments constitutifs du souci correspondant aux trois extases temporelles, Heidegger ajoute un quatrième élément qui vient synthétiser, unifier ces trois éléments. Il s’agit du « parler ». L’articulation du comprendre, de l’affectivité et de l’échéance se trouve dans la parole. La parole est une cohésion qui n’a pas de temporalité spécifique, d’extase propre.

 

 

 

Triple structure de l’inauthenticité :

Gewërtigen = le futur, l’attente → existence

Gegenwërtigen = le présent, présentifier → chute, engagement dans le monde

Behalten = le passé, rétention, retenir → affectivité, être-jeté dans un monde

Il s’agit des trois formes de l’inauthenticité dans lesquelles  le rapport à l’être est pensé en rapport avec le présent. Toutes les modalités de l’approche de l’être sont recouvertes par le présent.

 

 

 

Triple structure de l’authenticité :

Vozlaufen = « courir par avance », anticiper → futur, être-pour-la-mort comme possibilité la plus propre

Augenblick = « coup d’œil », instant → présent, retrait par rapport aux préoccupations immédiates

Wiederholung = répétition → passé, être-été

 

 

 

L’authenticité et l’inauthenticité vont, à présent, être rapportées à l’historicité. Toutefois, nous sommes toujours dans un monde ; on ne peut se libérer complètement du monde des préoccupations, on ne peut se dégager de l’inauthenticité. Heidegger pense le problème de la transcendance du monde à partir de la préoccupation.

  • De quelle manière la préoccupation engage une temporalité spécifique ? Quelle est la temporalité de l’être au monde ?
  • Dans quelle mesure la temporalité de nos préoccupations dans le monde quotidien se rapporte à la science, à la théorie ? Quelle est la temporalité dans le domaine de la théorie ?
  • Question de la transcendance du monde.
par Jahman publié dans : Etude d'un philosophe
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