Mode de fonctionnement de la dualité logique : si on pose un absolu, un concept, c’est qu’on a d’emblée commencé par supposer (inconsciemment) un autre absolu, concept, antithétique. Ainsi, le Bien présuppose l’existence du Mal et vis-versa. Il n’existe de pas de Bien sans Mal, tout comme il n’existe pas de Mal en l’absence du Bien. Bien plus, pour la pensée, l’existence du Bien tire sa source rationnelle, son origine « vraie » de l’existence du Mal. Ces deux concepts ont donc la même origine mais évoluent chacun vers un sens, une direction opposée qui s’exclut l’une l’autre. Le concept peut être représenté par un aimant qui à la fois attire, agrège et repousse, désagrège. Les deux pôles opposés Bien et Mal forment les deux parties opposées d’une même figure, les deux faces d’une même pièce.
La pensée, le logos est pervers en ce sens qu’on présuppose toujours un autre, une différence opposée lorsqu’on parle d’un objet, d’un absolu, d’un concept qui forme à lui seul toute la réalité, toute la vérité. Le relativisme vient de ce qu’on trouve des opinions diverses, opposées, un peu partout et pourtant aussi logiques et rationnelles les unes que les autres. On peut tout expliquer rationnellement, au moyen d’arguments de scientificité.
Le fait de parler, de définir en conceptualisant et en catégorisant réduit notre point de vue et force notre logique à se diriger toujours vers un même absolu, à évoluer sur une seule face de la pièce – mais jamais les deux à la fois – dans une même réalité. Ce point de vue est autant réduit, unique, absolu qu’est large / vaste, multiple et infinie notre subjectivité. Cette opposition entre esprit logique, rationalité et corps passionnel, subjectivité, crée des tensions, des divisions et une séparation intérieure, psychique toujours croissante. Le « Je » (qui est un tout) se divise, se fragmente, devient instable ; il faut alors rechercher plus que tout la sérénité. La dispersion et la fragmentation, l’éclatement de l’entité individuelle et unique que le « Je » est, se traduit dans les mêmes termes / schèmes que le processus anti-épicurien des désirs infinis perturbant le repos de l’être, la plénitude intemporelle qui est innocence, pureté et bonheur.
Les mots, la recherche de la vérité par la rationalité crée une distance avec le réel et des illusions qui ne sont pas plus réelles que la vérité recherchée.
Ne pas chercher, quérir la connaissance, ne pas être attiré, tenté par l’acquisition d’un savoir car l’esprit est le vide. Le mental est l’outil qui permet de créer et de remplir l’esprit de tous ces objets qui alourdissent, de toute l’objectivité qui alourdit l’esprit, l’âme. Cette dernière ne peut plus voler une fois qu’elle est remplie et lourde. L’esprit doit être léger, vide, afin d’être libre ; il doit être détaché des objets mentaux produits de la rationalité et de la subjectivité. Il doit être l’identité, l’ensemble de la réalité (totalité, vérité). Laisser passer ces objets mentaux faits de matière temporelle sans s’y raccrocher. Vivre, se transformer, s’épanouir c’est être libre des attachements (idées, passions) qui freinent notre avancée en nous retenant vers le passé. La vie est ici, dans l’espace intérieur-extérieur entre le temps. Cette brèche conduit à l’innommable, à l’indicible, au sans nom, à l’indéterminé, à celui qui est. Il est le seul à être ; nous, humains, nous existons dans l’impur, la multitude et le devenir, la diversité, la transformation, l’historicité. L’esprit peut se détacher de ce mode d’être mental créé à partir de notre privilège rationnel / intelligence.
Ne plus chercher permet d’être un être étant, un être total, pas plus rationnel que subjectif, un être vivant qui ne se contente pas d’exister, d’haleter, de survivre dans le superflu, l’évasion, le divertissement ou le travail : tout cela nous donnant l’impression apparente de faire quelque chose, d’agir. Cette occupation de l’esprit et du corps nous maintient dans la léthargie, nous détourne de nos véritables actions ; cette occupation donne l’apparence, l’illusion de vivre alors que nous sommes dans une vie purement factice, artificielle, une vie en idée, en esprit, en projet, en rêve mais sûrement pas en réalité ; nous ne vivons que par procuration, au travers de l’idée par exemple, nous demeurons reclus dans notre oikos de confort. Le Moi qui prend les décisions à notre place et s’active, erre pour ne pas nous donner la possibilité (la prise de conscience) et surtout le courage de laisser faire, c’est-à-dire vivre par nous-mêmes sans dépendances, sans avoirs ni savoirs qui nous lieraient à quelque chose d’autre et ne nous permettraient pas d’être complet, totalement nous. Impur, mélangé est celui qui ne vit pas, qui n’accomplit pas son destin / vérité et demeure dans les affres obscures de la sécurité et du confort de l’irréel, de l’imaginaire constituant notre existence, notre monde intérieur dans lequel on évolue sans jamais oser mettre le nez dehors.
ajouter un commentaire commentaires (0) créer un trackback recommander

